Les maîtres qu’il regardait
Van Gogh n’a rien inventé de nulle part. Tout au long de sa carrière, il revient au musée admirer Delacroix, Rembrandt, Millet, Monticelli — et, l’hiver venu, les copie. Ce faisant, il ne pastiche pas : il traduit les vieux maîtres dans sa propre langue, celle de la couleur et de l’empâtement. Un dialogue à distance, intense, presque intime.
Copier pour comprendre, traduire pour s’approprier
Van Gogh ne s’est jamais prétendu un génie solitaire. Il admire Delacroix pour sa maîtrise de la couleur, Rembrandt pour sa lumière et sa profondeur psychologique, Monticelli pour sa pâte généreuse. L’hiver, à l’asile, il les « copie » — non pour reproduire, mais pour traduire leurs compositions dans sa propre langue brûlante.
Plus de trente copies au total, dont une vingtaine d’après Millet, les autres d’après Delacroix (Pietà, Bon Samaritain), Rembrandt (Lazare), Daumier (Les Buveurs), Doré (La Ronde des prisonniers). Théo verra dans cette série « certaines de ses meilleures toiles ».
« Il nous fait sentir la vie des choses »
Eugène Delacroix (1798-1863) est, pour Vincent, le peintre absolu. Pas un tableau, pas une lettre où son nom ne revienne. Ce qu’il admire ? La couleur. Delacroix peint par couples de complémentaires — bleu et orange, rouge et vert — et fait vibrer la toile entière.
« Ce que j’admire tant chez Delacroix, écrit-il à Théo, c’est qu’il nous fait sentir la vie des choses, et l’expression du mouvement, qu’il domine absolument ses couleurs. » C’est de Delacroix que Vincent apprend la théorie des couleurs qui rendra possible les Tournesols, la Nuit étoilée, le Café de nuit.
Quand Vincent copie la Pietà et le Bon Samaritain, il ne reproduit pas le modèle : il l’éclairé de sa propre palette. Le bleu de Delacroix devient cobalt, le rouge devient cinabre. La copie est un acte de compréhension — presque de dévotion.
« Il domine absolument ses couleurs. »Vincent à Théo, à propos de Delacroix
Voir sur le motif, même pour l’histoire
Vincent admire aussi la méthode de Delacroix. Le maître romantique, même pour peindre des scènes historiques ou bibliques, allait d’abord voir le réel : « Delacroix, quand il a peint un Gethsémani, était allé d’abord voir sur place à quoi ressemblait un bois d’oliviers, et de même pour la mer soulevée par un fort mistral. »
Cette leçon — ancrer le sacré dans le visible — est celle-là même que Vincent met en pratique à Arles et à Saint-Rémy : ses oliviers, ses cyprès et ses blés portent le poids d’une spiritualité que Delacroix lui a appris à ne pas détacher du monde réel.
Rembrandt : la lumière dans la nuit
Rembrandt van Rijn (1606-1669) est l’autre géant dans le musée imaginaire de Vincent. De lui, il admire l’empâtement — cette pâte épaisse, dorée, presque sculptée —, le clair-obscur qui donne du mystère aux visages, et la profondeur psychologique des portraits. Quand il copie La Résurrection de Lazare, c’est un hommage au maître d’Amsterdam.
Le Van Gogh Museum suggère que Vincent s’est identifié au Christ roux de la Pietà et au Lazare de cette copie — « lui aussi avait souffert et été incompris ». La copie devient alors un autoportrait masqué : se ressusciter soi-même par la peinture.
Le « bon sauvage » de la couleur épaisse
Adolphe Monticelli (1824-1886), peintre marseillais mort deux ans avant l’arrivée de Vincent en Provence, est une révélation. Sa peinture épaisse, joyeuse, constellée d’empâtements, anticipe ce que Vincent fera à Arles. Vincent se voit comme son héritier, son continuateur dans le Midi.
« Je suis dans la voie de Monticell », écrit-il. La pâte généreuse, les couleurs saturées, les bouquets en relief — tout cela vient aussi de ce maître méconnu, que Vincent défendra avec acharnement dans ses lettres, contre l’opinion qui le tenait pour un amateur.
L’admiration pour Monticelli est aussi un hommage au Sud : à Arles, Vincent se sent en continuité avec une tradition provençale de la couleur libre et épaisse.
Les copies comme acte d’amour
Les copies de Saint-Rémy ne sont pas un exercice scolaire. Vincent les commence « sans y penser », puis découvre qu’elles lui apportent « une sorte de consolation ». « Mon pinceau, écrit-il, glisse entre mes doigts comme un archet sur les cordes d’un violon — tout à fait pour mon plaisir. »
Copier Delacroix, Rembrandt, Millet, Daumier, Doré : c’est un dialogue à distance avec les maîtres qu’il aime, un moyen d’apprendre en refaisant, et même un réconfort dans l’épreuve de l’asile. Théo jugera ces toiles parmi les meilleures de son frère.
La Pietà, Le Bon Samaritain — la couleur et le drame.
La Résurrection de Lazare — la lumière, l’empâtement, l’identification au Christ.
~21 toiles des Travaux des champs — le paysan et la terre.
Les Buveurs, La Ronde des prisonniers — l’humanité souffrante.
Cinq toiles où le dialogue est visible





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Quels maîtres Van Gogh admirait-il le plus ?
Delacroix (pour la couleur), Rembrandt (pour la lumière et l’empâtement), Millet (pour le paysan), Monticelli (pour la pâte épaisse du Midi), et aussi Daumier, Doré, les estampes japonaises.
Pourquoi copiait-il d’autres artistes ?
D’abord par nécessité (l’hiver à l’asile, sans modèle ni plein air), puis parce qu’il y trouvait « une sorte de consolation ». C’était pour lui une forme de dialogue et d’apprentissage.
Qu’est-ce que la Pietà d’après Delacroix ?
Une copie que Vincent peint à Saint-Rémy en 1889, d’après une Pietà de Delacroix. Il la traduit dans sa propre palette, et le Christ roux ressemble étrangement à Vincent lui-même.
Qu’est-ce que la Résurrection de Lazare ?
Une copie d’après Rembrandt, peinte à Saint-Rémy. Comme pour la Pietà, le personnage central a les traits roux de Vincent — peut-être un autoportrait déguisé.
Qui était Monticelli ?
Un peintre marseillais (1824-1886) dont la pâte épaisse et joyeuse fascine Vincent à Arles. Il se voit comme son héritier dans le Midi.
Que disait Van Gogh de Delacroix ?
« Ce que j’admire tant chez Delacroix, c’est qu’il nous fait sentir la vie des choses, et l’expression du mouvement, qu’il domine absolument ses couleurs. »
Aller aux textes
- Wikipedia (en) — Copies by Vincent van Gogh, sections Delacroix et Rembrandt.
- Van Gogh Museum, Amsterdam — collection (copies d’après les maîtres).
- The Letters of Vincent van Gogh — édition savante Van Gogh Museum / Huygens ING.
- Wikipedia (en) — Eugène Delacroix.
- Wikipedia (en) — Rembrandt van Rijn.
- Wikipedia (en) — Adolphe Monticelli.
- Wikimedia Commons — Pietà (d’après Delacroix), domaine public.
Les œuvres de Van Gogh, Delacroix et Rembrandt sont dans le domaine public. Les citations sont extraites des lettres de Vincent (édition Van Gogh Museum). Les reproductions proviennent de Wikimedia Commons.
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