Rembrandt et atelier · 1655 · Genèse 39

Joseph et la femme de Putiphar

Une robe vraie devient une preuve fausse ; trois gestes suffisent pour condamner un innocent.

Rembrandt transforme l’accusation en scène de théâtre : l’épouse parle, Putiphar écoute et Joseph apparaît malgré le silence du texte biblique. Deux versions presque jumelles révèlent aussi le fonctionnement complexe de son atelier.

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SujetGenèse 39
Date1655
VersionsBerlin et Washington
AttributionRembrandt / atelier
Motif centralLa robe rouge

La réponse courte

Le moment où un objet innocent change de sens

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Après l’échec de sa tentative de séduction, la femme de Putiphar accuse Joseph d’avoir voulu l’agresser. La robe qu’elle lui a arrachée lorsqu’il fuyait devient sa fausse preuve.

Le texte biblique ne place pas Joseph devant le couple pendant l’accusation. La composition le réintroduit afin que les trois positions morales soient visibles ensemble : celle qui fabrique le récit, celui qui doit juger et celui qui ne peut que protester.

Deux peintures datées de 1655, à Berlin et Washington, reprennent cette invention. Leur proximité et leurs différences constituent un cas essentiel pour comprendre comment Rembrandt élaborait un modèle et comment ses assistants pouvaient en produire une variante.

I · Trois protagonistes

Accuser, écouter, protester

La femme de Putiphar

Elle construit la version

Éclairée et centrale, elle montre Joseph ou sa robe tout en ramenant l’autre main vers sa poitrine pour jouer la pudeur offensée.

Putiphar

Il écoute avant de juger

Son corps penché et son costume oriental lui donnent l’autorité, mais son visage demeure encore entre attention et décision.

Joseph

Il répond par le geste

Isolé de l’autre côté du lit, il lève une main ou joint les doigts. Sa défense reste silencieuse face à un récit déjà organisé.

Le lit occupe plus d’espace que chacun des personnages. Il est le lieu supposé du crime et le plateau sur lequel la robe est exhibée. Ce meuble transforme l’intérieur domestique en tribunal.

II · L’objet retourné

La robe rouge : trace de la fuite, preuve de l’accusation

La robe sur le lit. Le vêtement dit réellement que Joseph est parti ; l’accusatrice lui fait dire pourquoi.

La force du récit tient à cette ambiguïté. Cette lecture rejoint la place centrale de la Bible dans l’œuvre religieuse de Rembrandt. La robe n’est pas fausse : elle appartenait bien à Joseph et elle est restée dans la chambre. Le mensonge porte sur l’interprétation de la trace.

Dans la version de Washington, la femme désigne le vêtement suspendu au montant du lit. Son geste évite Joseph et paraît presque méthodique : elle présente une pièce à conviction. À Berlin, l’accusation est plus directe et son pied empiète sur la robe tombée au sol.

Dans le cycle biblique de Joseph, les clés attachées à sa ceinture ajoutent une autre preuve, cette fois morale. Elles rappellent qu’il était l’intendant de confiance de Putiphar. Le même personnage porte donc les signes de sa responsabilité et l’objet utilisé pour le perdre.

Rembrandt possédait une édition de Flavius Josèphe, dont le récit insiste sur le lit offensé. Le succès en 1655 de la pièce Joseph in Egypten de Vondel a également pu renforcer la dimension théâtrale de la composition.

La question du tableau : une preuve peut-elle être vraie matériellement et fausse narrativement ?

III · Deux tableaux, une invention

Berlin et Washington : que change chaque version ?

Joseph et la femme de Putiphar, version de Berlin, 1655
Berlin. Le geste de Joseph monte vers sa tête, l’accusatrice le désigne plus directement et la robe se déploie au sol.
Joseph accusé par la femme de Putiphar, atelier de Rembrandt, Washington, 1655
Washington. La robe pend au lit, l’épouse paraît plus composée et Joseph reste plus étroit, plus calme et plus lointain.
AccusationPlus directe à Berlin ; médiatisée par la robe à Washington.
JosephGeste ample à Berlin ; défense contenue à Washington.
SurfaceModelé plus convaincant à Berlin ; formes plus plates à Washington.
AttributionBerlin reste lié à Rembrandt ; Washington est donné à l’atelier.

IV · Qui a peint quoi ?

Une composition de Rembrandt exécutée en plusieurs mains

La National Gallery of Art conclut que la version de Washington n’a pas été exécutée par Rembrandt lui-même. Les mains, les yeux, les plis et le volume des corps manquent de la solidité observée dans les œuvres autographes. L’institution l’attribue donc à un assistant de l’atelier.

Cela ne signifie pas que l’image serait étrangère au maître. Le sujet, l’organisation générale et les poses semblent dépendre d’une conception de Rembrandt. Les deux peintures peuvent être comprises comme des œuvres « satellites » issues d’un même dispositif de modèles ou d’un prototype partagé.

La signature « Rembrandt. f. 1655 » de Washington rappelle que la signature d’atelier ne fonctionnait pas comme une garantie moderne d’exécution entièrement personnelle.

Willem Drost et Constantijn van Renesse ont été proposés parmi les assistants possibles, sans consensus définitif.

Formule rigoureuse : « atelier de Rembrandt, d’après une composition conçue sous sa direction ».

V · Fuir ou être accusé

Le Tintoret et Murillo choisissent l’action

Joseph et la femme de Putiphar du Tintoret
Le Tintoret. Le corps de Joseph s’échappe tandis que la séduction devient mouvement, torsion et distance.
Joseph et la femme de Putiphar de Murillo
Murillo. Le conflit physique entre désir, vêtement retenu et fuite occupe tout le champ.

Rembrandt choisit l’après-coup. La lutte corporelle est terminée ; reste la lutte pour imposer un récit. Ce déplacement de l’action vers la parole, le lit et la preuve rend la scène plus judiciaire que sensuelle.

Jacob bénissant Éphraïm et Manassé de Rembrandt, 1656
Jacob bénissant Éphraïm et Manassé, 1656. Un an plus tard, Rembrandt organise encore un récit biblique autour d’un lit et d’une chaîne de gestes.

Berlin · Washington · 1655

Où voir les deux versions ?

La version de Berlin appartient à la Gemäldegalerie des Staatliche Museen zu Berlin. Elle est généralement considérée comme la version la plus forte sur le plan de l’exécution, même si les débats d’attribution et de participation de l’atelier restent importants.

La version de Washington appartient à la National Gallery of Art, numéro 1937.1.79. Sa fiche officielle la classe comme œuvre de l’atelier de Rembrandt et indique qu’elle n’est pas actuellement exposée en permanence.

Avant une visite, vérifiez l’accrochage. Pour comparer utilement les deux tableaux, observez la direction de l’index de l’accusatrice, la place de la robe, le geste de Joseph, le volume de ses mains et la densité des plis.

Les deux peintures sont dans le domaine public ; leurs notices institutionnelles documentent les divergences d’attribution.

Questions fréquentes

Les deux versions en douze réponses

Quel épisode le tableau représente-t-il ?

Genèse 39 : après avoir tenté de séduire Joseph, la femme de Putiphar utilise le vêtement qu’il a abandonné en fuyant pour l’accuser faussement.

Pourquoi Joseph est-il présent pendant l’accusation ?

Le texte biblique ne précise pas sa présence. L’artiste l’ajoute afin de confronter visuellement l’accusatrice, le juge et l’accusé.

Combien existe-t-il de versions de 1655 ?

Deux peintures très proches sont conservées à Berlin et Washington. Elles portent toutes deux une signature et une date associées à Rembrandt.

La version de Washington est-elle de Rembrandt ?

La National Gallery of Art l’attribue aujourd’hui à l’atelier de Rembrandt, tout en considérant que le maître a déterminé le sujet et la composition.

La version de Berlin est-elle authentique ?

Elle est traditionnellement donnée à Rembrandt, mais son exécution et la répartition des mains dans l’atelier ont fait l’objet de débats.

Que montre la robe rouge ?

Elle est une preuve détournée : véritable trace de la fuite de Joseph, elle devient dans le récit de l’accusatrice la preuve mensongère d’une agression.

Pourquoi le lit est-il si important ?

Il matérialise le lieu prétendument offensé. La littérature de Flavius Josèphe et le théâtre de Vondel ont pu encourager cette insistance.

Que signifient les clés de Joseph ?

Elles indiquent sa fonction d’intendant de la maison de Putiphar et rappellent la confiance qu’il possédait avant l’accusation.

Qui est Iempsar ?

Iempsar est le nom donné à la femme de Putiphar dans certaines traditions littéraires ; la Genèse ne lui attribue pas de nom.

Le tableau est-il lié à la vie de Rembrandt ?

Certains historiens ont rapproché le thème de la fausse accusation du long conflit juridique avec Geertje Dirckx, mais ce lien reste interprétatif.

Où voir les deux versions ?

La version principale est à la Gemäldegalerie de Berlin ; la peinture d’atelier appartient à la National Gallery of Art de Washington, où elle n’est pas toujours exposée.

Existe-t-il une reproduction dans la boutique ?

Oui. La reproduction de la version de Berlin est maintenant disponible dans la collection Rembrandt. Les versions du même sujet par le Tintoret et Murillo permettent également une comparaison directe.

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